Il y a 50 ans, les Doors ! Jim Morrison entrait dans la légende

Par / Il y a 11 mois / Culture, Musique / Pas de commentaires

Le 4 janvier dernier, Los Angeles fêtait l’avènement des Doors. En effet, il y a 50 ans, ce groupe devenu mythique sortait son premier album. Le titre “Light my fire” leur permit de définitivement émerger de l’anonymat. Leur son tout à fait unique transcendé par la voix de son charismatique interprète, Jim Morrison, a embrasé la planète sur fond de mysticisme et de poésie. Leur signature musicale, encore source d’inspiration pour bien des musiciens, demeure intemporelle. Pour fêter ce 50 ème anniversaire, Rhino Records leur rend hommage et s’apprête à sortir en mars, sous forme d’édition spéciale, un coffret composé de 3CD reprenant l’ensemble de l’oeuvre des Doors. Déjà à l’époque, en 1969, le poète visionnaire Jim Morrison évoquait ce que serait la musique du “futur”.  Mais qui était Jim Morrison par delà la légende construite autour de sa disparition énigmatique ?

Naissance d’un mythe Morrison

Jim Morrison, le chanteur et compositeur des Doors, était à vingt-deux ans l’un des porte-paroles les plus timbrés qui soit donné au rock, provocateur à souhait, doté d’une intelligence subtile et porteur d’un genre nouveau emprunt de mysticisme. Sa voix jugée par certains un peu faiblarde sur des notes haut-perchées, semblait par instants manquer d’endurance, mais cela n’avait pas la moindre importance. Il ralliait les gens, les faisaient siens. Ses chansons enrobées de mystère étaient chargées de symbolisme sensiblement freudien, poétiques mais sans concession, remplies de suggestions sexuelles, de transcendance, de mort. Une partie de son magnétisme restait insaisissable comme s’il chantait pour lui-même. Les quatre membres du groupe s’étaient rencontrés sur les bancs de l’université de Los Angeles, à UCLA. Fondé en 1965 et dissout en 1973, deux après la mort de Jim Morrison, le groupe aura inspiré nombre de musiciens. Les Doors ont véhiculé plus que le son de la Californie, ils ont partagé leur âme et avec elle des sons électroniques uniques, des sonorités d’orgue, l’utilisation de raga et de sitar.

Intemporels, disciplinés, inventifs, incomparables dans leur sens du rythme et de la forme, les Doors excellent encore aujourd’hui dans ces longues mélodies faussement improvisées, ces « chansons pop » qui durent sept minutes ou plus. Leur Light my fire  a embrasé la planète. Mais ils se sont particulièrement illustrés dans The End, dont cette vidéo  The Doors : The end live 1970, une chanson qui dure plus de onze minutes et demie sur un texte de  Jim Morrison écrit comme si Edgar Allan Poe lui avait soufflé les mots et était revenu sur terre dans une version hippie.

Entre poésie et mysticisme

La poésie de James Douglas Morrison, plus connu sous le nom de Jim Morrison, est née dans un contexte de changement social et politique tumultueux dans l’histoire américaine et mondiale. Outre les visions sociales et politiques de Morrison, ses  textes nous permettent de mieux appréhender et de comprendre le monde de la littérature, en particulier des traditions qui ont façonné la poésie de son époque.
Sa poésie résulte de ses propres expériences, de ses pensées, de leur évolution et de la maturation du poète – de ses réflexions sur le cinéma à  UCLA, notamment dans The Lords and The New Creatures, jusqu’à ses derniers poèmes  Wilderness et The American night.

Morrison est un poète américain incontournable. Son écriture profonde, presque grave, en fait un travail digne d’une attention toute particulière, avec une place de choix dans la tradition littéraire américaine. Il se distingue nettement des autres poètes et pour s’en convaincre, il suffit de lire ses textes, de s’imprégner de ses mots, des paroles de ses chansons, de se laisser accaparer par leur poésie dont le style nous apprend qu’il a puisé son inspiration chez Nietzsche ou des poètes français comme Arthur Rimbaud et Antonin Artaud.
Ce style poétique est caractérisé par une certaine ambiguïté dans la manière d’exprimer ce qui émane de son subconscient et de ses sentiments les plus intimes à l’égard du monde dans lequel il vit, des ses perceptions, de ses observations sur fond de sensibilité extrême, cette propension est, de fait, associée au “post-modernisme” ou à une poésie d’avant-garde. Sa force consiste à  en faire une poésie très profonde, une poésie de l’intime qui vous prend aux tripes comme si elle émergeait de vos entrailles, avec ce facteur troublant d’identification. Il semble évident que certains écrivains ont marqué de façon indélébile son écriture et en ont influencé les thèmes abordés ainsi que le ton. Morrison s’est approprié leur consistance et leur puissance, il a adapté  toutes ces influences à son style, à ses expériences personnelles et à ses idées. Tant et si bien qu’il semble presque logique d’y retrouver quelques vestiges sous forme de lignes empruntées et autres idées. Mais c’est sous-estimer Morrison dont le talent d’écriture demeure à l’écart de tout plagiat et d’emprunt flagrant, pour laisser place à  des poèmes d’une grande originalité. Comme le souligne T.S. Eliot, “Bad poets borrow, good poets steal. » « Les mauvais poètes empruntent, les bons poètes volent. ”

 

 

La poésie de Morrison est parfois très surréaliste et hautement symbolique, on y puise un sentiment omniprésent
de l’irrationnel, du chaotique, et une forme de violence ;  on obtient un effet produit par juxtapositions surprenantes d’images et de mots. La poésie de Morrison révèle un monde étrange, un lieu peuplé de personnages tout droit sortis de l’univers mental de Morrison, fait de rues bizarres, de boulevards sans fin à Los Angeles, de ruelles glauques. Le discours de Morrison reflète sa langue maternelle, et son regard porté sur le monde reste celui d’un poète américain visionnaire. Il appartient à cette génération de poètes que le critique Jérome Rothenberg appelle la “Prophétie américaine”. . . .  Car il touche à tout ce qui tisse l’identité et exprime notre besoin de renouvellement. Rothenberg y voit cette tradition prophétique, affirmant la fonction la plus ancienne de la poésie, qui est d’interrompre les habitudes de la conscience ordinaire au moyen d’une utilisation plus précise et hautement chargée de signifiant, dans la langue d’origine, et de fournir de nouveaux outils pour la découverte de la parenté sous-jacente de toute vie. . . Une préoccupation particulière pour que l’interaction du mythe et de l’histoire traverse l’ensemble de la littérature américaine. Thoreau, Emerson, Whitman ont bien senti cette fonction du poète dont la vocation est en partie de révéler le sens visionnaire de notre vie dans l’espace temps  qui lui est dévolu.

L’impression qui subsiste à la lecture des poèmes c’est la manière dont Morrison restitue les rêves ou les cauchemars de l’existence moderne par les mots et les images. Le rendu est assez bizarre et obscur, mais très convaincant sur la durée. L’aspect important de l’ensemble de son œuvre et de son engagement pour ce style si particulier est qu’il s’inscrit dans la tradition de ce que les autres poètes de son temps écrivaient. Il se fond dans la masse tout en se distinguant.

En 1994, Wallace Fowlie, professeur de littérature française à l’Université de Duke en Caroline du Nord, publie la première étude “scientifique” de la poésie de ce chanteur charismatique, figure emblématique d’un groupe de rock des années soixante, The Doors. Le livre est intitulé Rimbaud & Jim Morrison: The Rebel as Poet (*) et comme le suggère le titre, il s’agit d’une étude comparative de la vie et du travail d’Arthur Rimbaud et de Jim Morrison. Le fait que Morrison ait écrit à Fowlie, en 1966 afin de le remercier pour sa traduction sur les œuvres complètes, Selected Letters, de Rimbaud fut à l’origine de la comparaison de folie entre les deux poètes. En dépit des bonnes intentions apparentes de Fowlie, sa connaissance de l’œuvre de Rimbaud et sa compréhension du symbolisme français prennent le pas et l’emportent sur les observations faites à l’égard la poésie de Morrison. Sa remarque la plus pertinente est probablement d’étiqueter Morrison de Kouros, mot grec pour décrire “un jeune ayant un pouvoir d’attraction sur les hommes et les femmes” utilisé  comme hommage à la beauté. Ou à contrario, d’être parfois assimilé à une malédiction, un objet de tourment et d’isolement  pour les personnes âgées.
Après avoir contribué, de manière fortuite et involontaire au mythe Morrison, en le comparant à Kouros, Fowlie persiste et signe en affirmant que Jim était  l’innocence même, un candide, peu conscient du pouvoir qu’il exerçait sur les autres et ne mesurant pas l’impact de son apparence et de sa personnalité.  Si Fowlie n’a jamais véritablement contribué à mettre les textes de Morrison en lumière, il instaure néanmoins des liens solides entre certains poèmes de Morrison et leur allusion à l’influence de Rimbaud.

La plupart des ouvrages concernant Morrison sont essentiellement biographiques, préférant mettre en relief le mythe et le scandale qui entourait sa vie, plutôt que de donner à son art toute la considération sérieuse qu’il méritait. Malgré l’intérêt suscité, à la fois positif et négatif, son écriture n’a jamais été analysée de manière approfondie dans le contexte de sa vie et de la culture de l’époque. Elle n’a pas été examinée en fonction de ses mérites et de ses défauts, ou de sa place au sein de la littérature américaine. Les raisons en sont de deux ordres. Tout d’abord parce que l’écriture de Morrison reste  obscure, très subjective et parfois obscène ou grotesque tant dans ses suggestions que dans les mots, comme dans American Prayer de The American Night. Ensuite parce que  le “mythe”, l’idée romantique de Morrison comme poète-artiste, domine toute intention et tentative d’en faire une étude sérieuse permettant de comprendre réellement ou d’analyser la poésie en elle-même. Sur ce point, la réputation de Morrison précède toute analyse littéraire sérieuse du travail. Malgré ses défauts en tant qu’être humain et en tant que poète, il a laissé derrière lui quelques exemples précieux et importants de son talent poétique, lesquels méritent une réelle analyse. Cette discussion porte principalement sur les premiers travaux de Morrison et l’affichage de ses idées, sur les influences et le style qui ont évolué dans leur retranscription poétique.

La vie de Morrison donne le ton et fournit différents scénarii à ses poèmes. Son enfance itinérante, constamment ballottée à travers le pays, combinée à son choix de carrière dans le rock à l’échelon international, font que Morrison s’identifie à l’image du vagabond. Il utilisera cette figure littéraire dans ses poèmes, à des fins purement symboliques et poétiques, avec une signification toute personnelle. Ainsi disait-il “Nous sommes comme des acteurs, lâchés dans ce monde et contraints de errer à la recherche d’un fantôme, éternellement voués à chercher une part d’ombre ou notre réalité perdue.”

La poésie, cependant, trouve sa place et avec elle une  puissance d’observation de tout ce qui l’entoure, on la retrouve dans ses invocations des villes et leurs étranges limites. Sa vision de Los Angeles est riche d’observations et d’impressions. Ce qui est encore plus étrange c’est la nostalgie ambivalente que Morrison semble entretenir envers certains endroits où il a vécu et joué : “Los Angeles est une ville à la recherche d’un rituel pour rejoindre ses fragments”.


Dans un premier temps, Morrison considère que seul un théâtre musical peut fournir à la ville un certain rituel, mêlé à ses principes chamaniques pour tenter de “rejoindre ses fragments” et y rallier son auditoire. Lorsque cela échoue, il se tourne vers la poésie comme rituel, pour reconstituer les fragments de sa propre expérience. Cependant, comme toujours dans ses poèmes, on retrouve un sentiment de cynisme, dirigé à son encontre et celle du  lecteur. Comme si ses souffrances et sacrifices, faits au nom de l’art et de la liberté culturelle, ne lui étaient pas destinés  mais l’étaient pour le lecteur :

Les mots sont la guérison.
Les mots ont créé la plaie
et me feront du bien
Si vous y croyez

Morrison a très tôt prix conscience des maux de la société, de sa propre bienveillance, de sa responsabilité sociale, eu égard à son expérience personnelle dans cette Amérique et ses idéaux. En particulier, le «rêve de l’Ouest», comme exprimé dans son invocation apocalyptique d’un nouveau monde : ” Nous sommes de l’Ouest. Le monde que nous proposons doit être un nouveau Far West, un monde sensuel, étrange et envoûtant.” 
Morrison s’appuie sur sa propre expérience comme si elle était révélatrice de l’existence moderne. La métropole est un reflet métaphorique de la société.

Le thème de la ville devient, dans les  poésies de Morrison,  aussi surréaliste que symbolique dans des juxtapositions étranges d’images colorées, de symboles, et de métaphores de la conscience humaine. Tout au long de la poésie de Morrison, la ville apparaît paradoxalement comme un lieu de désespoir, mais un endroit où les expériences de la sensualité et de l’indulgence euphorique abondent. C’est un lieu de malaise et de tensions, mais il offre l’art et de la vie ainsi que le spectre de la maladie et de la mort. Néanmoins, ce lieu binaire et complexe devient la principale source créatrice de tout un panel de personnages bizarres et d’expériences sombres. C’est un endroit où les “seigneurs” et les “nouvelles créatures” cohabitent.

Il s’agit là d’une perception presque socialiste de Morrison à l’égard de la société américaine et de ses effets négatifs sur la culture et les gens. Il la définit comme un sentiment d’impuissance vécu par les gens face à la réalité car ils n’ont pas de véritable contrôle sur les événements ou sur leur propre vie. Quelque chose les contrôle.
Pour décoder la poésie de Morrison, nous devons reconnaître la philosophie qui sous-tend et informe le sens, le symbolisme, l’imagerie, et le thème. La philosophie est principalement d’origine nietzschéenne, bien que la poésie ne soit pas singulière dans son allégeance au philosophe européen. Morrison s’adapte aux variations de la philosophie de Nietzsche en corrélation avec sa propre expérience. En d’autres termes, le système philosophique derrière le sens du poème n’est pas vraiment un système en tant que tel, mais plutôt un ensemble d’idées qui nourrissent l’inspiration de Morrison.
Le travail de  Morrison voue un attachement indéfectible aux idées de Nietzsche sur l’esthétique et la nature humaine. Sans oublier une forme de loyauté envers les manifestes de théâtre d’Antonin Artaud, et une compréhension et empathie envers les dictons poétiques de poètes visionnaires comme Rimbaud et William Blake. Ce mélange  se manifeste dans les paroles et les actions de Morrison. Il soude la philosophie et le mythe, selon sa propre perspective contemporaine de la culture, de la société et du monde dans sa vision poétique.

Paradoxalement, il affiche en même temps un optimisme implacable. Dans “Une prière américaine” (An American Prayer), le poète exhorte à la vie. Bien que sa poésie soit concise et profonde, dans la clarté de l’expression, de l’imagerie, et du ton, la dépression assombrit son travail. L’émotionnel et le pessimisme sont la représentation honnête de la réalité mélancolique et résignée. Un poème comme “Si seulement je” exprime l’existentialisme de Morrison dans un mode confessionnel très similaire à d’autres poètes de son temps. Le narrateur du poème déplore la perte de son autonomie, puis l’illusion de la notion de “soi”. La désillusion du poète à l’égard de la vie, a atteint un tel paroxysme qu’il ne peut même plus “éprouver” lui-même, ressentir et déterminer la validité de sa propre existence.

Morrison dresse en toute conscience un autoportrait du poète angoissé au bord de l’abîme. Il est résolument triste et à la recherche d’un idéal.

Le fait que la mort de Morrison soit vraisemblablement liée à une overdose d’héroïne (point culminant d’un excès autodestructeur et d’un idéalisme esthétique), donne à ses premiers poèmes une signification autobiographique troublante si on la compare à sa vie, ses pensées et ses intentions. Ironie du sort, et quelque peu prophétique, dans ses premiers écrits, The Lords (Les Seigneurs), il parle de la mort, du destin, et des conséquences du “jeu”:

 

Lorsque le jeu meurt, il devient le jeu.
Lorsque le sexe meurt, il devient orgasme.
Tous les jeux contiennent l’idée de la mort. . .

Cette compréhension de la mort reflète une vision du monde existentiel et une croyance en l’ultime sacrifice, à la disparition de l’artiste “outsider” auquel Morrison s’est identifié. Le sexe étant perçu comme le connecteur au monde physique, à la sphère du réel, peuplé par d’autres acteurs dans le jeu. L’Amour ou l’attachement à l’autre, est une expérience émotionnelle qui conduit à une mort métaphorique de soi. Le déni de soi est fait pour ne pas éprouver son propre “vide”, ou son propre “abîme”. Comme Morrison lui-même l’affirme catégoriquement et, ironiquement, “L’amour est l’une des rares choses dont nous disposons pour éviter le vide, pour ainsi dire.”

Morrison est certes un poète de son temps doublé d’un humain doté d’une conscience sociale sensible, et ses poèmes reflètent l’espace/temps dans lequel il a écrit et vécu. Pourtant, il l’a fait de telle manière que les événements restent d’actualité et demeurent  intemporels.

Morrison était tout simplement un être rare, un visionnaire.

A lire et relire…

book-Morrison

Jim Morrison  Wilderness
Titre 106

Christian Bourgois Editeur

 

 

Credits : William Cook

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