Il était une fois Janis Joplin…

Par / Il y a 1 année / Culture, Musique / Pas de commentaires

Il est des voix qui ne cessent de hanter nos mémoires, qui se déjouent du temps, probablement parce qu’elles font écho à notre sensibilité ou parce qu’elles transcendent nos émotions les plus intimes. Janis Joplin est de celles-là 46 ans après sa disparition. Cette artiste libre et fragile a notamment cassé les codes sur  la manière dont les femmes étaient censées faire du rock and roll jusqu’à ce qu’elle impose son style. Elle a entraîné dans son sillage des millions de fans subjugués par cette voix si singulière, intense, profonde, rauque, explosive, presque tragique, qui reste parmi les plus distinctives et galvanisantes de l’histoire de la pop.

Son timbre de voix hors norme, accrochée à des interprétations scéniques toujours très physiques, prenait littéralement aux tripes, transcendait les foules, tout en donnant l’illusion de s’adresser à chacun en particulier. Janis Joplin ne possédait pas seulement un instrument vocal incomparable, elle se jetait dans chaque syllabe, à corps perdu, livrant tout d’elle même, témoignant de l’essence de son être. Elle a révolutionné le monde de la musique au même titre que d’autres figures emblématiques, telles que Jim Morrison ou Jimi Hendrix, tous trois curieusement liés par un destin semblable, à quelques mois d’intervalle, et par le même chiffre fatidique, le 27, en guise de point final prématuré.

La  journaliste, rédactrice en chef de la rubrique National Music History Examiner à Examiner.com, Tricia Weight, a notamment consacré l’une de ses chroniques à la fin tragique de certaines légendes du rock, et évoque pour l’ESSentiel les  dernières heures de Janis Joplin. Elle s’interroge particulièrement sur les circonstances troublantes de son décès. Pour Tricia Weight, la disparition de Janis Joplin comporte des zones d’ombre et suscite beaucoup d’interrogations – ” Le 4 Octobre 1970, John Byrne Cooke, son directeur de tournée, se rend à l’Hôtel Landmark (aujourd’hui nommé Hôtel Highland Gardens) à Los Angeles. John est inquiet. En effet, Janis Joplin ne s’est pas présentée au Sunset Sound recording studio, où elle enregistre l’album Pearl avec le Full Tilt Boogie Band. Cooke et le producteur Paul Rothchild pressentent qu’il s’est passé quelque chose car Janis n’est jamais en retard pour ses sessions d’enregistrement. Personne ne l’a vue depuis près de 24 heures, du moins depuis qu’elle a quitté le studio et est allée boire avec le groupe. En pénétrant dans la chambre John Cooke trouve Janis inanimée. Elle gît sur le sol, le corps coincé entre le lit et la table de chevet. En s’approchant il comprend qu’elle est morte, probablement à cause d’une overdose massive d’héroïne car son corps semble avoir été pris de violentes convulsions. John Cooke la trouve là où elle est tombée, froissée comme une poupée de chiffon. Elle est partiellement déshabillée et l’attirail utilisé pour son mauvais “trip” est éparpillé sur une table.
La veille Janis avait fait la fête avec le groupe, puis rejoint le Landmark, seule. On suppose que l’overdose mortelle a eu lieu peu de temps après son arrivée à l’hôtel. Fait intéressant à propos de sa mort et peu connu du grand public… au cours de la nuit où Janis Joplin est morte de cette overdose massive, huit autres personnes ont également trouvé la mort à Los Angeles,  suite à une overdose et à partir du même lot d’héroïne qui lui a été fatal. “

 

Mais le plus troublant aux yeux de son entourage, de ses fans, c’est que Janis Joplin ne prenait plus de drogues, elle était « clean » depuis plus de six mois. Alors que s’est-il passé ? Pourquoi, contre toute attente, a-t’elle rechuté ce soir là?
Les questions qui entourent sa mort n’ont jamais cessé d’alimenter les esprits, donnant lieu aux interprétations les plus diverses, laissant planer le doute sur les circonstances exactes. Sa disparition reste une énigme. Une chose est certaine, c’est qu’au moment de sa mort tout allait bien, elle venait de se fiancer à Seth Morgan, travaillait avec un nouveau groupe, le Full Tilt Boogie et regardait l’avenir avec beaucoup d’enthousiasme et de sérénité. Elle envisageait même de quitter la musique pour se poser et fonder une famille. Janis semblait s’être stabilisée puisqu’elle avait totalement arrêté l’héroïne, mettant définitivement un terme à des années d’addiction. Aussi, comment  et pourquoi a-t-elle pu basculer dans un moment de pareille plénitude ?

 

Des débuts incertains aux heures de gloire

Née à Port Arthur, au Texas en 1943, Janis est bercée entre blues et rock and roll et doit ses toutes premières  influences à Leadbelly, Bessie Smith, Odetta et Big Mama Thornton. Plus tard elle dira que l’authenticité de ces voix ont été déterminantes dans ses choix de faire de la musique. Se décrivant elle-même comme marginale à l’école, elle a souffert d’ostracisme et a peut-être forgé à ce moment-là son caractère rebelle. Bien plus attirée par le blues et la poésie de la « beat generation », que par les études, elle quitte le Texas pour San Francisco où elle rencontre le guitariste Jorma Kaukonen (que l’on retrouvera plus tard dans le légendaire Jefferson Airplane). Ils enregistrent ensemble plusieurs titres, épaulés par la femme de Jorma, Margareta, qui donnait le rythme en tapant sur sa machine à écrire.

Cette alliance donnera des standards comme  ” Trouble in Mind ” and  ” Nobody Knows You When You’re Down and Out “, qui ne feront surface que quelques temps plus tard. Sa carrière débute vraiment lorsqu’elle rejoint le Big Brother and the Holding Company en 1966. Leur album, “Cheap Thrills”, en 68 devient un énorme hit. Mais les dissensions qui opposent Joplin au groupe les conduisent à la rupture. Joplin sort son premier allbum solo en 69, “I Got Dem Ol’ Kozmic Blues Again Mama!”, pour lequel la critique réserve un accueil très mitigé, mais son second projet, Pearl (1971), qui sortira après sa mort, reste un album culte.

 

De sa petite ville natale de Port Arthur, au Texas, au Haight-Ashbury de San Francisco, des cafés intimes aux salles de concert bondées, de l’éclat d’une gloire internationale à sa fin tragique dans un hôtel de ‘Hollywood, il nous reste toute la fougue et l’angoisse d’une artiste immortelle, immensément talentueuse, inquiète, qui a tout donné à la scène rock, s’offrant dans une ultime tentative tragique, une paix avec elle-même.
Lors d’interviews, Joplin avait expliqué sa métamorphose, et comment de “vilain petit canard” pendant l’enfance,  elle était devenue une femme réellement en avance sur son temps, à la fois rebelle, parfois scandaleuse mais assurément une artiste d’une authenticité incomparable, toujours en défi permanent, presque malgré elle. N’oubliant rien de son Texas natal, réputé pour son industrie pétrolière et son horizon parsemé de réservoirs de pétrole et de raffineries, son père travaillait chez Texaco.  Janis s’est battue des années durant pour échapper à cette communauté confinée et essayer de surmonter les souvenirs qui la liaient à ces années difficiles.

Initialement attirée par la peinture, c’est dans la musique qu’elle trouvera la plénitude. Elle sera sa planche de salut pour échapper aux railleries subies dans l’enfance, ou encore au schéma d’institutrice voulu par ses parents, pour s’extraire de l’univers pesant du pétrole, mais aussi pour libérer les mots, les non dits, les souffrances. Du lycée, où ‘elle commence à chanter du blues et du folk avec des amis, jusqu’au Threadgill’s, un bar rock à Austin, où elle établit ses quartiers généraux et commence à se produire, il s’est écoulé quelques années. Cette épreuve du temps l’ancre dans une certitude, Janis sait au fond d’elle-même que son destin est ailleurs. A l’époque du Treadgill’s, elle est inscrite à l’Université d’Austin au Texas, mais n’y obtiendra jamais de diplôme. Se sentant différente, en marge du système, elle cherche à se prémunir ou à se rassurer en se ralliant à un groupe d’homosexuels considérés comme marginaux, avec lesquels elle partage les mêmes centres d’intérêts, notamment pour la musique et la Beat Generation, rejetant les normes standard et privilégiant l’expression créative (Jack Kerouac et Allen Ginsberg furent tous deux des figures de proue du mouvement Beat). Janis, quant à elle, deviendra le symbole du triomphe sur l’adversité.

 

Janis révolutionne le rock féminin

Janis Joplin a apporté au blues, à la soul, au gospel, à la country et au rock , sa touche toute personnelle, faite de pureté, de fragilité, d’autorité incontestable et de verve, revisitant les confins de la guitare psychédélique, ses  racines et tout le reste.  Ses performances volcaniques ont souvent laissé  le public stupéfait et sans voix tant la prestation scénique dépassait les attentes. Son magnétisme sexuel, son comportement flirtant entre le sage et le provocant, son style flamboyant, ses écorchures, sa personnalité hors du commun, sa rage intérieure faite de fragilité, sa puissance vocale, ont brisé tous les stéréotypes dévolus aux artistes femmes. Joplin a essentiellement inventé le paradigme « des femmes dans le rock ».Capture02

Elle a été intronisée dans le Temple du Rock and Roll of Fame en 1995. On lui a également remis à titre posthume un Grammy Lifetime Achievement Awarden 2005.  Mais ces honneurs n’étaient qu’un hommage légitime et dignement rendu à une femme figurant déjà depuis bien longtemps parmi les plus grands artistes des cinq dernières décennies, parmi les chanteuses les plus puissantes vocalement, émotionnellement percutantes, que le rock ait jamais connues. Électrisante, très acclamée, et très personnelle,  Janis a incontestablement marqué son temps et laissé l’emprunte de son génie dans la musique rock . A l’image d’une époque turbulente et de temps chaotiques, sa courte existence rebelle aura connu l’abîme et savouré la célébrité qui l’aura catapultée au faîte des légendes en la proclamant « reine du rock ». Pourtant cette célébrité n’aura-t-elle pas eu raison de ses aspirations les plus profondes?

 

Trois jours avant sa brutale disparition, le 1er octobre 1970 , Janis se trouve au studio d’enregistrement Sunset Sound à Los Angeles. Ce jour là elle demande au producteur Paul Rothchild de démarrer l’enregistrement. Elle aimerait chanter une chanson.

 

Mercedes Benz, une chanson engagée

Son groupe, le Full Tilt Boogie, est prêt, ils se mettent en place, mais leur intervention ne sera pas nécessaire. Joplin s’empare du micro et fait une déclaration. «Je voudrais enregistrer une chanson d’une grande importance sur le plan social et politique», dit-elle, une étincelle dans les yeux. « ça donne ceci. » Puis elle se met à chanter, exerçant un contrôle parfait sur sa voix soul, puissante et comme éraillée par le Bourbon: “Oh Lord, won’t you buy me a Mercedes-Benz? / My friends all drive Porsches, I must make amends …” « Oh Seigneur, ne veux-tu pas m’acheter une Mercedes-Benz? / Tous mes amis roulent en Porsche, je dois faire amende honorable …  »
Mercedes Benz est un air de blues qui clame la solitude, le bonheur illusoire teinté de promesses (mais rarement atteint), la quête des biens de ce monde, le rejet hippie de l’époque et de ses  idéaux consuméristes dans lequel Joplin a dû grandir comme une soi-disant « blanche de classe moyenne  » à Port Arthur, au Texas. Elle était venue en Californie au début des années 60 et avait rapidement gagné la place d’égérie de la musique représentative d’une génération se revendiquant d’un anti-matérialisme utopique.
Lorsque Joplin évoque, dans le deuxième et le troisième couplet de Mercedes Benz, une “color TV” (télévision en couleur) et parle de “night on the town” (de nuit sur la ville), elle sait pertinemment que rien ne lui apportera la paix. “Ce n’est pas le besoin de quelque chose qui vous donne le blues, ” a t-elle dit une fois. “ni ce que vous ne possédez pas, mais c’est ce que vous désirez, qui  fait votre malheur.”

Dans Mercedes Benz elle a trouvé les mots pour exprimer cette impulsion complexe ressentie lors d’une tournée sur la cote Est, à l’opposé de chez elle, à New York, au cours d’une partie de billard avec deux amis, Rip Torn et Emmett Grogan. L’inspiration était née là-bas, lorsque les deux copains s’étaient mis à fredonner la chanson du poète Michael McClure, à la mémoire des mutilés. Se souvenant surtout de la première ligne: “Oh Lord, won’t you buy me a Mercedes-Benz?” Joplin avait aimé la chanson et décidé de la chanter elle-même.
L’idée faisant son chemin, et de retour en Californie, Joplin et un ami, Bob Neuwirth, décident de prendre le fragment de la chanson de McClure et de l’étoffer pour en faire une chanson complète. Joplin a appelé McClure à son domicile dans le quartier de Haight-Ashbury à San Francisco, pour avoir son approbation. “Voulez-vous me chanter votre version?” lui avait-il dit. Ce qu’elle avait fait. Mais McClure ne s’était pas montré très enthousiaste “Eh bien, je préfère ma version,” lui avait -t-il répondu, tout en fredonnant la version originale au téléphone (en s’accompagnant d’un harmonica). “Et moi je préfère la mienne!” lui avait-t-elle rétorqué dans un ricanement. L’affaire était réglée: Les deux interprétations coexisteraient en paix.

 

Pearl, un album posthume

Le 1er octobre 1970, l’album est quasiment terminé, il se compose de chansons comme « Move Over » et de “Me and Bobby McGee” de Kris Kristofferson,  sans oublier “Mercedes Benz”. Le seul enregistrement qui agace Janis ce jour là c’est  “Happy Trails“, un cadeau pour le 30 ème anniversaire de John Lennon qui doit avoir lieu huit jours plus tard.

Le 3 octobre, Full Tilt Boogie travaillent sur  la mélodie « Buried Alive in the Blues » de Nick Gravenites; Joplin doit fixer sa voix le lendemain. Le groupe se quitte vers 23 heures, et Janis rejoint sa chambre à l’Hôtel Landmark. lovejanisElle y décède d’une overdose d’héroïne. Elle avait 27 ans. Tout le monde est sous le choc, dévasté par le chagrin. Ils passeront les deux semaines suivantes à faire les overdubs encore nécessaires pour terminer l’album. Le résultat en est Pearl, titre emprunté au surnom donné à Janis.

Janis Joplin reste bien la  “first lady of rock ‘n’ roll,” (1ère dame du Rock and Roll). Son destin unique, son talent, sa fibre sensible en font une interprète irremplaçable qui a fait l’objet de plusieurs livres, de films et documentaires, dont  Love, Janis (1992), écrit par sa soeur Laura Joplin. Le livre fut adapté pour une pièce du même nom.
La nuit de sa mort une voiture était garée devant l’hôtel : pas une Mercedes, mais une Porsche qu’elle avait acheté en 1968, donnant à son ami Dave Richards 500 $ pour qu’il la repeignent avec des couleurs psychédéliques. L’icône hippie qui avait chanté, “My friends all drive Porsches”, (tous mes amis roulent en Porsches), avait elle aussi goûté au plaisir fugace et grisant de se retrouver derrière le volant.

 

Elle serait allée à contre sens dans des courbes sans visibilité, en riant, pensant que rien ne pouvait l’atteindre”, rappelle son producteur Paul Rothchild.

 

Nicole Morgan

Merci à Tricia Weight , rédactrice en chef et critique, pour sa précieuse collaboration
Tricia Weight est notamment l’auteur de l’article Janis Joplin: Her Final Hours (Janis Joplin : ses dernières heures)

 

Liens concernant Tricia Weight

INTERVIEWS from The EDGE ♫  
Youtube Channel: Interviews From The Edge
Examiner.com: National Music History Examiner
Blogcritics.org reviewer: A Geek Girl
OpenSalon Blog: Music & Concert Guide
Amazon Reviewer Profile: Tricia Weight

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