#Dysturb : les photos courent les rues

#womenmatter Opération de #Dysturb à Horten, en Norvège, entre le 17 et le 20 août 2017. ©Benjamin Petit
#Dysturb : les photos courent les rues

#Dysturb conjugue originalité et solidarité. Sa mission : rendre l’information accessible à tous. Un pari ambitieux pour une association qui fait de l’intérêt social une priorité. Rencontres surprenantes à l’horizon.

#Dysturb porte bien son nom. De l’anglais « déranger », ce collectif de photojournalistes a l’ambition d’informer autrement et de manière totalement gratuite, en placardant des photos issues de leurs reportages sur les murs de plusieurs villes. Quitte à perturber et à bousculer les codes… Une conviction que partagent les deux fondateurs, Benjamin Girette et Pierre Terdjman depuis la création du groupe en 2013. Ils sont désormais trois aux commandes. Benjamin Petit vit à New-York et s’occupe de la partie américaine. Cette association à but non lucratif repose sur le soutien d’une équipe composée d’une centaine de collaborateurs, photographes et journalistes pour la plupart.

Armés de gigantesques balais et de seaux de colle, ils parcourent les rues à la recherche de murs prêts à accueillir leurs affiches. Tout se passe la nuit, à l’abri des regards de ceux qui voudraient les dissuader. Cette passion qui les anime ? Rendre l’information accessible à tous. Une information brute, sans intermédiaire, « sans fioriture » comme ils aiment à penser. Leur leitmotiv ? « Donner à voir le meilleur du photojournalisme gratuitement, au plus grand nombre, et traiter de sujets délaissés par les médias », répond Benjamin Girette. Ils ont donc opté pour la photographie qui apparaît, selon eux, comme un vecteur pur d’information. « C’est un excellent mode de transmission de l’information, c’est même le meilleur moyen de faire passer une info de manière claire et précise », développe Pierre Terdjman.

Les photojournalistes placardent des représentations de la vie, des moments de joie comme des scènes de guerre, dans différentes villes à travers le monde. Paris, Perpignan, Bayeux, Bruxelles, Sarajevo, Sydney, Melbourne, Montréal, New-York… Leurs revendications ne connaissent pas de frontières. « Nous mettons en image des thématiques importantes, à notre manière, explique Pierre Terdjman. Mais nous n’avons rien inventé… Nous nous sommes simplement dit que c’était la solution adéquate pour montrer aux gens ce qui se passait loin de chez eux. »

C’est après un déplacement en Centrafrique que le co-fondateur s’est rendu compte de l’importance de témoigner de ce qu’il se produisait à l’autre bout de la planète. Cette planète qu’il a parcourue de long en large, revêtant parfois la casquette de reporter de guerre. Palestine, Afghanistan, Lybie, Tunisie, Egypte, Niger… « Ces pays je les connais, mais vous ? Eux ? Savent-ils vraiment ce qui s’y passe ? », lance-t-il.

« #Dysturb m’a l’air intéressant mais la question que l’on peut se poser est l’efficacité de ce qui reste comme une action esthétique marginale et fugace », s’interroge Laurent Gerverau, historien et spécialiste de l’image. Préoccupés par cet aspect éphémère, les fondateurs ont créé un journal qui porte le nom du collectif. Ce trimestriel traite de sujets « sensibles », qui concernent l’ensemble de la population. Il mêle textes et photos, et s’inscrit dans la continuité du projet d’une information accessible à tous. Raison pour laquelle il est gratuit et distribué dans de nombreuses universités, notamment à Paris, à New-York, ainsi qu’au Canada et au Cameroun. « Grâce à ce papier, on laisse une trace physique de notre passage, on pérennise notre projet », se réjouit Pierre Terdjman.

L’image occupe donc une place conséquente dans le projet de ce collectif. Mais quelle est sa fonction ? « L’image de presse doit faire passer un message essentiel, elle doit être lisible et informative, et accrocher les passants », explique le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (Clemi) de Dijon. C’est tout l’enjeu de cette association. « C’est intéressant de constater qu’à l’époque du numérique, beaucoup reviennent à la matérialité de l’image dans l’espace public. Les deux vraies questions sont : quelle information et quel choix ? », argue l’historien Laurent Gerverau.

La pédagogie comme outil de sensibilisation

« La rue est le plus gros réseau social du monde, affirme Pierre Terjdman. Tout le monde se croise et a la possibilité de se parler et d’être témoin d’une information. » Cependant, Benjamin, Pierre et leur troupe sont conscients des risques de ces « affichages sauvages ». Les forces de l’ordre ne manquent pas de leur faire savoir le caractère illégal de leurs actes, tout comme certains passants. Malgré les menaces de contraventions, ils continuent pour ceux qui leur sourient ou les remercient à la vue de leurs gigantesques posters, ceux qui passent plusieurs minutes à contempler leurs photos, et pour ceux qui n’ont pas les ressources nécessaires pour s’informer. « On utilise les mêmes techniques que la publicité pour interpeller la population, mais avec le désir d’éduquer les gens sur leur manière de s’informer, précise Pierre. Développer la culture, et donner aux jeunes l’envie de s’intéresser à ce qu’il se passe autour d’eux. »

#Dysturb se révèle donc être un outil pédagogique. « Les moyens de communication de masse lancent un défi à la pédagogie. Ils l’invitent à se remettre en question », écrit Michel Tardy dans son livre Le professeur et les images. En effet, l’arrivée des réseaux sociaux et la surabondance d’information ont changé le regard de la population sur l’information, et par conséquent, sur la manière d’enseigner.

Les photojournalistes se rendent dans les écoles, les lycées et les universités et fournissent des posters afin que leurs interventions perdurent. « Dans notre métier, il y a un côté excitant, voire interdit, qui attire l’attention des enfants, confie Benjamin Girette. Cela nous permet d’aborder les questions de sources, de légende, de manipulation des images, de fake news et de l’actualité. Le message que nous souhaitons transmettre est que peu importe sa langue, sa culture, son âge, l’image fait passer des émotions. »

Certains enfants ont de quoi se sentir perdus face à l’infobésité. « Ils ne reçoivent aucune méthode, aucun accompagnement et se prennent au visage toutes ces sources d’information mais ne savent pas les traiter », s’inquiète Benjamin Girette. L’image leur semble alors plus accessible qu’un long discours. Elle offre un aspect ludique, percutant par son caractère visuel et plus explicite. « Une image vaut mille mots », disait le philosophe chinois Confucius.

Le collectif fait également des interventions dans les centres de détention. « On est sur tous les fronts, sourit Pierre Terdjman. Notre travail avec les prisonniers est très intéressant. Ils n’ont pas le même rapport à l’actualité que nous puisqu’ils sont enfermés ; leur connaissance des évènements reste très générale. Ils sont cependant très réceptifs et beaucoup plus alertes que l’on ne pourrait l’imaginer. » Cette démarche s’inscrit une fois de plus dans une volonté d’égalité de tous face à l’information. « #Dysturb apparaît presque comme une mission de service publique », glisse Benjamin Girette.

L’association exprime la volonté de créer du lien social. « Vous n’êtes pas que citoyen français, apostrophe Benjamin Girette, vous êtes citoyens du monde, nous le sommes tous. Cela signifie que nous avons des droits, mais aussi des devoirs. Avec un passeport français, nous pouvons voyager sur tous les continents, nous avons cette chance… mais si quelqu’un part en Ukraine sans connaître les évènements de ces 4 dernières années, il peut se retrouver dans des situations dangereuses. » Une question se pose alors : s’informer est-il un droit ou un devoir ? Sûrement les deux.

Agir pour le plus grand nombre

Le cœur de #Dysturb est de rendre service au plus grand nombre. « Nous agissons pour ceux qui n’ont pas les moyens de s’acheter un abonnement à un média ou n’ont pas accès à internet ou simplement pour ceux qui n’adhèrent pas aux médias traditionnels, assure Benjamin Girette. Cela permet à tous d’avoir une meilleure autonomie en terme d’information et de leur fournir les outils pour comprendre le monde. » C’est en cela que leurs valeurs coïncident avec celles de l’Économie sociale et solidaire.

Nul intérêt économique, mais un désir d’entreprendre autrement, par altruisme. L’humain est au centre des convictions. « Ce qui nous intéresse, c’est d’échanger avec les gens, les aider, affirme Pierre Terdjman. L’intérêt social a toujours primé sur les bénéfices. » En effet, l’association est financée par ses trois dirigeants et par les missions qu’ils effectuent pour des organismes tels que les Nations Unies et le Parlement Européen, mais ne bénéficie pas de l’appui de mécènes. « C’est primordial, pour nous, de faire partie de l’ESS. Nous partageons les mêmes valeurs de transmission, d’éducation, de solidarité », conclut le co-fondateur.

Le premier journal, transcrit en français et en anglais, s’intéressait au climat. Le second traitera de la condition des femmes et brandira le titre « Women matter ». En parallèle, #Dysturb a lancé plusieurs campagnes de sensibilisation, notamment à l’occasion de la journée internationale de l’élimination des violences faites aux femmes, le 25 novembre dernier. De nombreux posters représentants des femmes du monde ont été collés en France, en Norvège, en Australie et aux Etats-Unis notamment. Le second numéro du journal prendra donc part au combat contre toute forme de maltraitance. La sortie est prévue entre mars et avril 2018.

 

Cassandre Rogeret

 

Pour aller plus loin

– Le site internet de Dysturb

http://www.dysturb.com/

– La campagne de Dysturb contre les violences faites aux femmes

www.dysturb.com/journal/2017/8/19/womenmatter

– Le site internet de Laurent Gerverau

http://www.gervereau.com/

– Le compte-rendu du livre Le professeur et les images, de Michel-Tardy

http://www.persee.fr/doc/colan_0336-1500_1973_num_20_1_4065

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