D’où vient l’ESS, où va l’ ESS ?

Par / Il y a 11 mois / Société / Pas de commentaires

Hugues Sibille, Président de l’Avise, l’Agence d’ingénierie et de services pour entreprendre autrement, nous fait partager sa vision de l’Economie sociale et solidaire avec ses forces et ses faiblesses, son évolution sur le plan économique au cours des prochaines années. Toutefois, selon lui, la réussite de l’ESS sera subordonnée au développement de l’entreprenariat, à une bonne gouvernance et à l’Europe.

 

Hugues_Sibille

 

Jamais l’Économie sociale et solidaire (Ess) n’a été aussi reconnue, dit-il, car la loi consensuelle comportant 98 articles, a été votée le 21 juillet 2014  à l’unanimité. “Cette loi, issue de deux ans de consultation du Conseil supérieur et d’un travail parlementaire sérieux, est le point d’orgue d’une dynamique à l’œuvre depuis plusieurs années. Reconnaissance de l’opinion publique : le Mois de l’Ess, en novembre dernier a marqué un engouement croissant. Reconnaissance des collectivités locales : elles inscrivent désormais l’Ess dans leurs schémas de développement. Reconnaissance des entreprises : elles communiquent sur le fait «qu’appartenir à ses sociétaires, ça change tout». Reconnaissance d’État : la création à Bercy d’un ministère de l’Ess en 2012 constitue, avec le projet de loi 2014, un acte sans précédent.

 

Pourquoi une si forte et si attendue reconnaissance aujourd’hui ? De quoi est-elle porteuse ? Y a-t-il un risque de trompe l’œil ?
La crise financière, les excès d’un certain capitalisme, les dégâts sociaux qui en résultent amènent les jeunes, les salariés, les épargnants, les consommateurs, les territoires… à s’intéresser à une Ess porteuse «de résistance et de solution» potentielles à la crise. La société est à la fois demandeuse et porteuse d’Ess. Celle-ci est en phase avec la société. C’est une force, nouvelle et considérable. De leur côté, les pouvoirs publics y voient une contribution potentielle à la création et au maintien d’emplois non délocalisables, à la cohésion sociale, à une économie de proximité en émergence. La transformation du potentiel n’est pourtant pas acquise. Car le consensus actuel sur l’Ess « fille de la nécessité » recouvre des attentes ambiguës, quelquefois antinomiques. Pour certains, l’Ess doit traiter les conséquences de la crise en réparant ce qu’elle déchire (réparation). Pour d’autres, elle doit s’en prendre aux causes de la crise en transformant la société (transformation). Pour d’autres encore l’Ess peut, en réparant, innover et expérimenter de nouveaux modèles (réparation transformatrice). On voit que l’Ess et les attentes qu’elle génère comportent une bonne dose d’ambiguïtés. 

 

ESS inclusive : trois périodes, trois composantes
Appréhender l’Ess définie par la loi c’est d’abord bien comprendre que la loi agrège trois composantes dans son périmètre, issues de trois périodes. C’est se demander si cette agrégation est souhaitable, possible, et de quels effets elle pourrait être génératrice. Il faut faire partir le mouvement au début des années 1980, date à laquelle le mot d’économie sociale (re)fait surface. Michel Rocard, ministre du Plan, demande à être en charge de l’économie sociale. Il crée une Délégation interministérielle (DIEs) et un Institut de développement (IDEs). L’économie sociale est ainsi « décrétée d’en haut » ! Marchande, elle se définit par des statuts de sociétés de personnes (coopératives et mutuelles, accessoirement associations à vocation économique) qui mettent en avant la propriété sociale résultant de l’impartageabilité des réserves et la gestion démocratique. Il n’est pas question d’inclusion sociale : nous sommes dans la culture de l’ascenseur social des Trente Glorieuses. L’Ess constitue une alternative aux nationalisations, une troisième voie entre économie administrée et économie capitaliste, portée par des courants socialistes (en particulier rocardiens). Ce surgissement de l’économie sociale résulte plus d’un octroi que d’un mouvement social ou d’une construction venue de la base. Il en restera une fragilité. La deuxième phase est celle de l’économie solidaire des années 1990. Elle exprime la fin des Trente Glorieuses. Ici apparaît l’inclusion sociale, car l’économie solidaire se pense non plus comme celle d’une solidarité entre membres sociétaires, mais avec ceux qui sont hors de l’économie : solidarité avec les exclus de l’emploi (entreprises d’insertion), solidarité avec les pays du sud (commerce équitable), solidarité avec les générations à venir (entreprises durables). Elle ne met pas l’accent sur les statuts, mais sur une finalité solidaire plus que sur la démocratie économique. Cette économie de résistance revendique de vivre et travailler au pays. Elle promeut le mouvement d’en bas. souvent de forme associative, elle repose largement sur une mixité de ressources marchandes et de subventions publiques. Elle est portée par des courants écologistes et alternatifs.

 

Nature des relations entre économie sociale et économie solidaire
Entre les deux économies, les relations sont tendues. L’économie sociale regarde l’économie solidaire comme une économie marginale, hors marché concurrentiel, purement réparatrice. L’économie solidaire regarde l’économie sociale comme une économie banalisée, intégrée à l’économie marchande, embourgeoisée. À la fin de cette phase, les deux courants se rapprochent pourtant, de nouveau sur injonction des pouvoirs publics, lors des Consultations régionales de l’Ess de1999/2000 (première apparition du concept), et avec la création d’un secrétariat d’État à l’Économie solidaire mais compétent sur l’ensemble du champ. On apprend à se parler. On trouve des sujets communs, comme l’emploi ou le financement. On prend conscience que ce qui rapproche est aussi important que ce qui sépare. La Macif, le Crédit coopératif, la Maif et d’autres entreprises de l’économie sociale contribuent à établir des ponts avec l’économie solidaire. La troisième phase est celle de l’entrepreneuriat social de la fin des années 2000. Concept international, qui met au centre l’entrepreneur et le traitement de sujets sociaux par la voix entrepreneuriale. selon la définition proposée par l’Essec, l’entrepreneuriat social est un entrepreneuriat privé d’intérêt collectif. Porté par de nouvelles générations, il est décomplexé vis-à-vis de l’entreprise, de l’individu, et du profit. À l’économie sociale historique, il dit que « statut n’est pas vertu» et qu’il faut rendre compte de l’adéquation entre projet et pratiques réelles. À l’économie solidaire, il dit qu’il ne faut pas craindre l’entreprise, revendiquer son efficacité, adopter ses méthodes, pour des impacts sociaux significatifs.

 

Les Paradoxes de lESS… quelle stratégie de développement ?
Le premier paradoxe est précisément d’être une puissance économique sans véritable stratégie de développement. 230 000 entreprises ; 2,3 millions de salariés ; 10 % du PNB. Acteur dominant dans la banque, l’assurance, la santé, l’action sociale, l’agriculture… So what ? Qu’en fait-on ?
Initialement la loi Ess prévoyait des stratégies régionales de développement mais pas de stratégie nationale. Que signifie alors l’aspiration au « changement d’échelle» ? Le développement ne se décrète pas. Il se construit, puis se constate. Parmi bien d’autres, voici deux exemples significatifs des enjeux du développement de l’Ess et de sa capacité à construire une politique d’offre cohérente dans de grandes filières, sur ses valeurs propres, ses principes, ses savoir-faire.

 

Le second paradoxe est d’être le premier laboratoire d’innovations sociales du pays sans parvenir à faire système et réformer le modèle social français.
Un exemple auquel je suis fort attaché : les coopératives d’activité et d’emploi. Modèle génial qui invente une flexi-sécurité du troisième type mais qui reste marginal. On pourrait dire la même chose de l’insertion par l’activité économique. Des circuits courts. Du  recyclage . Du crowdfunding. Le labo d’innovations sociales est stoppé par ce que j’avais appelé un «plafond de verre». Les dirigeants n’embrayent pas. Ou empêchent. Les acteurs de l’Ess ne se donnent pas les moyens de transformer ces innovations sociales, de les industrialiser. Les décideurs publics ne prennent pas l’innovation sociale au sérieux. C’est pourquoi l’Ess est confrontée, avec force je pense, à l’émergence de deux sujets liés entre eux : la mesure des impacts et l’investissement à impact social. Nous allons sortir de l’ère de la dépense sociale pour entrer dans celle de l’investissement social. Avec mesure des résultats et retour sur investissement. Les tenants du modèle social français feraient bien de s’y intéresser plutôt que de le laisser aux anglo-saxons.

 

Le troisième paradoxe est d’avoir fait une belle percée dans l’opinion publique sans avoir, à ce jour, gagné la «bataille des idées ». Mais dans le même temps les économistes ne la connaissent pas ou n’y croient pas, les dirigeants politiques ne cherchent plus à penser le monde de demain. L’écart entre la percée dans l’opinion publique et le statu quo des idées est dangereux : il risque de faire de l’Ess une mode éphémère. Cette bataille des idées est d’autant plus importante que l’Ess a la charge de la preuve face à un capitalisme, certes en crise, mais en place. Elle est challenger. L’ESS dispose d’un certain nombre de valeurs communes mais insuffisamment d’un projet commun. C’est un process à construire maintenant car la période le rend possible. L’opinion y est prête et l’attend, ce qui n’était pas le cas il y a vingt ans. Je crois que les Hommes font l’histoire. Que les hommes de l’Ess écrivent donc maintenant une nouvelle page de l’histoire de l’Ess. La fenêtre est ouverte.

 

Nécessité d’un socle solide
Pour ma part je mettrais en gras trois mots sur cette page pour permettre à l’Ess de changer d’échelle, des mots pour une bataille qui est d’abord culturelle : entrepreneuriat, gouvernance, Europe. L’Ess a besoin d’accompagnement de ses entrepreneurs, d’incubateurs, d’écosystèmes qui leur soient favorables. Il n’y aura pas de changement d’échelle sans entrepreneurs du troisième type. Une bonne gouvernance, c’est-à-dire une capacité à prendre les bonnes décisions et à les mettre en œuvre, est la clef du succès. Enfin l’Europe. L’Ess ne changera pas d’échelle si elle ne devient pas un sujet international. À commencer par l’Europe qui en porte la tradition et les valeurs humanistes. L’Ess doit donc gagner la bataille des idées à échelle européenne, équilibrer l’obsession concurrentielle de Bruxelles par le droit à la coopération, intégrer l’Ess dans les politiques européennes d’investissement, de croissance et d’emploi. De ce point de vue le Parlement européen récemment élu et la prochaine Commission européenne ont un rôle essentiel à jouer.

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