Le cri des Anges, un “seule en scène” pour un joli moment émouvant, décapant et poétique

Par / Il y a 8 mois / Culture / Pas de commentaires

L’histoire pourrait être la nôtre, une histoire d’amour livrée aux aléas de la vie et parfois ses drames, sur fond d’interrogation existentielle, car lorsque Ally tombe follement amoureuse d’Hugo lors d’une soirée, elle se doute pas qu’elle devra faire face à l’une des questions les plus délicates et douloureuses à laquelle on peut-être confronté : l’euthanasie. Pourtant le mot n’est jamais prononcé car, ne vous méprenez pas, l’amour reste le thème principal. Un amour dans tous ses états, où gravité, humour décapant, drôlerie et poésie s’enchaînent sous les mots d’Amélie Cornu.

cri des anges

 

Avec le Cri des Anges, que de questionnements face à un sujet presque tabou et si personnel. Fidèle à elle-même, Amélie Cornu a choisi d’aborder un thème d’actualité faisant souvent l’objet de débats contradictoires et passionnés, mais qui invite à la réflexion. Il est ici traité avec beaucoup de finesse et de sensibilité, tout en y mêlant pudiquement l’humour, le rire, l’espoir et la vie. Loin de nous faire sombrer dans la morosité ambiante ou la mélancolie, cette comédie, dominée par l’amour, nous invite au rire, à la résilience et à la force.

 

Le cri des Anges est la 2ème pièce d’Amélie Cornu, en tant qu’auteur. La simple lecture de ce titre interpelle et intrigue.  Est-ce parce que les anges offrent un double visage ou expriment différents rapports entre la matière et l’esprit, le visible et l’invisible ? De quels messages sont-ils porteurs dans cette pièce ?

 

Rencontre avec Amélie Cornu, auteur et interprète

Le Cri des Anges est une phrase qui est dite à la toute fin, un peu comme une forme de conclusion, c’est la dernière scène de la pièce, qui est très courte, une sorte d’épilogue où le personnage explique que, quelques jours après avoir choisi de débrancher son compagnon, elle rentre chez elle. La pièce est vide, elle tend l’oreille et croit percevoir le cri des anges. En réalité elle comprend qu’en dépit des apparences, cette pièce est habitée et que cette pièce lui offre à voir,  qu’il y a une page blanche à écrire. Il s’agit de montrer que par la nudité de la pièce, par le silence, par l’absence de tout, l’absence de l’être cher, l’absence de meubles, tout est à nouveau possible, qu’une nouvelle vie s’ouvre à soi malgré l’absence de l’être aimé. J’aimais ce titre oxymorique. Le personnage peut avoir un physique angélique et en même temps dégager quelque chose d’extrêmement bouillonnant, parfois colérique et cela me semble symboliser à la fois le message global de la pièce et à la fois résumer la personnalité du personnage.

 

Amélie Cornu est en effet coutumière de ces thèmes qui se saisissent des spectateurs de manière très personnelle et dans lesquels chacun peut y trouver ses repères, son lexique émotionnel, ses propres exemples. Dans sa 1ère pièce « Tri(s) Sélectif(s) », créée en 2011, l’objectif était surtout de réaliser une comédie, mais une comédie grinçante qui puisse fustiger les travers de notre époque notamment sur le développement durable, la famille ou les histoires de couple : « En m’appuyant sur une comédie assez caustique, j’avais souhaité traiter de questions un peu profondes mais avec légèreté sous couvert de rire alors qu’avec cette 2ème pièce, le “Cri des Anges”, je souhaitais parler d’une histoire d’amour mais avec en son cœur, la question de la fin de vie. La question qui se posait était la suivante : comment faire le deuil de quelqu’un qui n’est pas encore mort et comment aborder la question de l’euthanasie, bien que ce ne soit pas la thématique principale. En effet, même si cela peut paraître un peu étrange,  pour moi il s’agit d’une véritable preuve d’amour donnée à l’égard d’un proche, d’un conjoint, d’un ami… laisser partir cette personne malgré la douleur énorme que cela peut représenter pour soi-même. Ce n’est pas du tout le cœur du sujet mais je souhaitais que ce thème soit synonyme de parcours initiatique, de réflexion, de questions, qu’il montre la subjectivité d’un personnage, d‘une jeune femme et que ce ne soit pas abordé avec des personnes âgées, comme on peut souvent le voir au cinéma ou bien dans d’autres créations. Je voulais que ce soit vraiment le parcours d’une jeune femme, avec sa subjectivité, ses hésitations, ses doutes, son rapport aux autres, et que ce soit un travail fort réalisé avec de la musique, pour accompagner ce propos.

 

Vous avez choisi de traiter un sujet sensible et même tabou pour certains , comment aborde t-on un tel thème et les interrogations personnelles qu’il suscite sans entraîner le spectateur dans une atmosphère trop lourde ?

Par rapport au sujet en lui-même, volontairement je ne donne pas de détails trop précis, donc l’objectif était aussi de parler du deuil dans sa globalité, et que chacun puisse s’y retrouver aussi. J’ai écrit à partir d’expériences personnelles, de témoignages que j’ai pu entendre. J’ai constitué un récit de fiction. En fait j’ai créé quelque chose que j’aurais voulu voir moi-même sur scène. Je suis très attirée par les spectacles qui traitent de sujets profonds, de thématiques de société, mais avec de la légèreté, de l’humour, du rire, voire de l’humour noir par moments et c’est ce que j’ai souhaité réaliser pour le “Cri des Anges”, c’est-à-dire aborder cette thématique du deuil, comment faire le deuil de quelqu’un qui n’est pas encore mort, comment se comporter vis-à-vis des autres, mais paradoxalement avec beaucoup d’humour aussi. D’autre part j’aime beaucoup la poésie, donc ce qui m’intéressait c’était de mêler divers registres de langues, donc il y a à la fois du langage parlé, à la fois de l’humour, à la fois du drame et des passages qui sont très poétiques.

 

Es-ce que cette confrontation à la mort  par le biais du végétatif peut éveiller ou servir l’instinct de vie ?

Oui absolument, l’un de mes premiers objectifs était de traiter de l’absence, du deuil et de la mort par la pulsion de vie, par la résilience. Un peu à la manière du silence qui parfois peut encore mieux révéler la présence de quelqu’un. La résilience est, je crois, la qualité que j’admire le plus chez les gens et c’était vraiment cette pulsion de vie par rapport aux réactions un peu morbides de l’entourage, du corps médical et de la société dans son ensemble. Je voulais montrer un personnage féminin qui refuse de se soumettre et qui, en dépit du fait qu’elle soit confrontée à un choix douloureux et à une expérience mortifère, désire vivre envers et contre tout en dépit de ses questions, de ses doutes et qui est poussée par une pulsion de vie irrépressible.

 

amelie cornu

 

Votre choix d’être seule en scène, est-ce une manière d’entrainer le spectateur dans l’intime de la pensée et de l’amener à son propre cheminement ?

Oui absolument. Quand j’ai commencé à travailler sur ce projet j’avais imaginé la pièce sous forme de dialogue à deux personnages, mais je me suis rendu compte au cours de l’écriture, que les passages qui fonctionnaient le mieux, qui étaient le plus proches de ce que je souhaitais faire de cette pièce, étaient ceux qui étaient traités à la première personne, parce qu’on avait justement une subjectivité  beaucoup plus forte qui permettait de confronter le point de vue du personnage à des scènes où, malgré tout, il est confronté aux autres. Car même si, en tant que comédienne, je suis seule sur scène,  je lie différents personnages, donc ça offre une liberté paradoxalement plus grande d’être seule que d’être à deux. En tout cas ce que j’avais écrit à deux personnages était plus superficiel et ne correspondait pas du tout à ce que je voulais traiter. Le choix d’être seule permet, sous forme de récit, de montrer l’intériorité d’un personnage, les différentes facettes de cette expérience de deuil et ce que le personnage peut traverser tout en la mettant en contradiction ou en parallèle avec des situations de jeu où elle incarne différents personnages et où justement la solitude du personnage apparaît d’autant plus fortement.

 

Vous dites «  j’ai choisi de donner à entendre plutôt qu’à voir, afin de faire découvrir un texte qui ne faisait référence pour personne »

Comme le texte n’était pas édité et que personne n’avait pu le lire, je souhaitais avant tout partager une histoire, partager un récit, et pour moi la sobriété et la nudité étaient très importantes pour justement valoriser ce texte. Je ne souhaitais pas une mise en scène grandiloquente, je voulais quelque chose de très épuré, de très sobre pour faire ressortir le texte et pour offrir une palette de jeux, que le jeu et l’interprétation soient un peu le décor du texte, que chacun puisse projeter sur ce personnage, ce récit, son propre vécu… que ça puisse résonner avec les spectateurs venus entendre ce texte.

 

Vous avez choisi un décor minimaliste pour mieux capter, laisser chacun se l’approprier

Oui il n’y a qu’une seule chaise, c’était un choix du metteur en scène Jean Barlerin. Cette chaise représente tantôt un personnage, tantôt une plante, tantôt un simple meuble. Elle a différentes fonctions, différents attributs, et je trouve que c’est beaucoup plus fort, ça offre une grande richesse dans le jeu, pour moi en tant que comédienne. Je trouve que ça permet de déployer tout un imaginaire pour les gens qui viennent voir ce spectacle. L’attention est concentrée par le texte et le jeu et non par pléthore d’accessoires ou de décors sur scène.
amelie cornu3Quelles sont vos sources d’inspirations pour écrire ?

Ce que j’ai souhaité dans mes pièces c’est écrire des textes qui soient porteurs de sens, qui fassent écho à la société dans laquelle on vit. J’ai une activité principale que j’ai mise de côté depuis quelques temps pour me consacrer à ce projet mais j’étais consultante en développement durable, en innovation sociale, donc ce sont des thématiques que je connais bien, qui ont toute leur place actuellement dans le débat public et politique et pour ma première pièce j’avais vraiment à cœur de traiter la façon dont la thématique écologique peut-être intégrée socialement par les gens, la façon dont ça peut-être source de conviction pour certains, source de représentation sociale pour d’autres, c’est-à-dire – je donne à voir aux autres que je suis comme ça alors que je suis autre-.
Ici, cette question de l’euthanasie, même si elle est traitée en filigrane, à titre personnel, représente un débat très important. Je regrette que ça n’ait pas plus de poids au sein de la société, et après ce sont des thématiques vieilles comme le monde, la vie, la mort, l’amour… voilà ce que je souhaitais porter dans ces deux pièces.

 

Dans la vie de tous les jours, Amélie Cornu est à l’image de ses personnages, sensitive et passionnée, à l’écoute, assurément philanthrope et en proie aux grands questionnements de notre société. Personnage aux multiples facettes, à l’image de son parcours, puisqu’après une double formation de designer et d’ingénieur, elle a exercé en tant que consultante en développement durable, puis en innovation sociale, étendu ses collaborations aux grands groupes, aux collectivités, à l’univers associatif … Autant d’expériences et d’engagements personnels et humains, voire d’atouts lui permettant d’accéder à la part intime de chacun et de s’en faire l’écho. Amélie Cornu s’empare de thèmes qui invitent à la réflexion, et s’implique dans de véritables causes, comme celles du collectif  féministe Georgette Sand, une manière d’apporter, dit-elle, « plus de visibilité aux femmes dans l’espace public, dans les médias , de combattre les inégalités ». Le collectif Georgette Sand a ainsi abouti à un changement de poids avec la taxe tampon l’année dernière «En gros les protections périodiques étaient taxées à 20% de taux de TVA, on a demandé à ce que ce soit réduit à 5,5%, comme les produits de première nécessité. Effectivement quand on creuse un peu le sujet, les femmes sont énormément victimes de discriminations, que ce soit d’un point de vue économique, c’était le cas avec la taxe tampon, on avait fait également immerger la taxe rose l’année précédente, et c’était la première fois qu’un collectif  s’attaquait à un sujet d’économie et ne parlait pas du féminisme d’un point de vue social ou sociétal, c’est la raison pour laquelle ça a fait un peu de buzz à ce moment là et on a été très heureuses d’aboutir à ce changement de loi».

georgette sandOutre les discriminations, se pose également le problème de la confiance en soi, suite à des événements malheureux ou des comportements malencontreux émis par des tierces personnes et dont les femmes sont souvent victimes à différents niveaux « Oui et à fortiori au niveau de l’emploi, une grande majorité de femmes occupent des emplois à temps partiel, prennent des congés parentaux etc… chez les intermittents du spectacle, c’est également le cas ; A titre personnel, pour la première pièce le fait d’assumer, d’avoir écrit la pièce et de l’interpréter, même si on était quatre, m’a demandé un gros effort, dont celui d’assumer de faire un «  seule en scène », j’avais du mal à prendre ma place, et puis là ça m’a demandé à nouveau un gros effort d’interpréter un texte que j’avais moi-même écrit et de forcément contribuer d’une façon ou d’une autre à la communication, ma propre communication. En ce sens le travail que je fais avec d’autres femmes que je peux accompagner au travers de ce collectif, à savoir celui de prendre sa place en tant que femme, en tant qu’artiste ou en tant que professionnelle, le fait d’assumer ce que l’on est, avec ses qualités, ses défauts, le fait de ne pas s’excuser d’avoir des compétences, tout ce travail je l’ai fait à différents niveaux, d’une part lorsque je j’étais consultante indépendante, je l’ai également fait au sein du collectif féministe Georgette Sand et je le fais actuellement avec cette pièce que je porte. Je pense que le travail de création, notamment quand on est une femme, demande beaucoup de motivation, de confiance en soi. Ce n’est pas  évident du tout, de pendre sa place, ou en tant qu’artiste de parler en son nom, de créer quelque chose. C’est plus facile d’être la petite main sur le côté ou d’assurer dans les coulisses, que de se montrer en pleine lumière. Ça peut paraître paradoxal quand on a une facette de comédienne mais en l’occurrence le fait de porter mes propres mots c’était plus difficile à assumer que le simple fait d’être comédienne et de refléter le texte de quelqu’un d’autre.

 

En quoi le théâtre peut-il aider à acquérir cette fameuse confiance en soi souvent mise à mal dans notre société ?

J’ai réalisé des ateliers avec des entrepreneurs sociaux, c’était des ateliers  mixtes et je réalise actuellement des ateliers de coaching avec des personnes réfugiées, pour leur apprendre à parler de leur parcours. L’année prochaine je souhaite développer des ateliers sous forme de cours de théâtre à destination des enfants car c’est lorsqu’on est enfant que tout se joue. On élève nos enfants dans une société qui reste encore très inégalitaire, où notamment l’image de la femme est galvaudée, réduite à des attributs de séduction, des apparats, et je trouve justement très important de développer la confiance en soi, la fertilité, le fait d’être pleinement soi-même, ancrée, de développer cela  dès le plus jeune âge. Je suis d’autant plus sensibilisée que j’ai une petite fille depuis plusieurs mois et je repense à la petite fille que j’étais, d’une timidité maladive,  je passais des journées la bouche fermée et j’ai commencé le théâtre vers 11 ou 12 ans. C’est ce qui m’a permis de sortir un peu de ma coquille, de m’exprimer, de m’assumer, pleinement. En tant que jeune adulte il m’a aussi permis de comprendre que je pouvais faire rire et être appréciée .

 

amelie cornu4Le théâtre s’est très tôt insinué dans votre vie, comment est-il devenu prépondérant dans vos choix  ?

J’ai commencé très tôt le théâtre puis j’ai arrêté au moment du bac puis j’ai repris, mais à 18 ans je n’envisageais pas de faire du théâtre, ma vie. J’avais d’autres passions et sujets d’intérêt, comme l’art le design, le développement durable et donc j’ai toujours navigué entre ces deux eaux. D’un côté les études, le métier que j’exerçais et de l’autre, le théâtre, avec assez fréquemment des interrogations sur – est-ce qu’il faudrait que je fasse passer le théâtre au premier plan ? – et puis il y a la réalité économique qui fait qu’il faut pouvoir en vivre. En l’occurrence, je n’étais pas du tout prête et je ne suis toujours pas prête à accepter des projets auxquels je n’adhère pas, juste parce qu’il faut manger, donc je préférais avoir une activité principale qui me permette de subvenir à mes besoins, d’autant que j’avais une activité qui me passionnait aussi, tout en me consacrant à côté à des projets de théâtre qualitatif, à mes yeux bien sûr, mais des projets auxquels j’adhérais et pour lesquels j’avais de l’entrain et de l’envie. J’ai participé comme comédienne à différents courts métrages et là, en fait, avec cette deuxième pièce j’ai eu envie d’aller plus loin, sachant que la première programmation l’année dernière s’était bien passée et que j’avais eu d’excellents retours, donc cette année j’ai reprogrammé cette pièce. Ça me donne envie de poursuivre, de porter ce projet à Avignon en 2018.

 

Quelle dimension apporte-t-il à votre vie ?

Je suis en train d’écrire une autre pièce, à chaque fois les choix se font petit à petit. J’ai commencé par quitter mon emploi l’année dernière et là je me dis que j’ai envie de me consacrer entièrement au théâtre, peut-être en réalisant des missions en parallèle, pour pouvoir subvenir à mes besoins, mais l’expérience était trop forte, trop importante, elle m’a tellement permis de me réaliser pleinement que je ne conçois pas de laisser ce volet du théâtre, de l’écriture, et du jeu, n’être qu’un à côté. L’écriture et l’interprétation me permettent de m’exprimer pleinement,  à la fois sur des questions sociales, sociétales voire politiques et à la fois d’exprimer aussi des sentiments, un point de vue tout à fait subjectif sur différentes situations, ce qui est très épanouissant et même galvanisant surtout lorsque les spectateurs y trouvent  un écho.

 

 

Nicole  Morgan

 

Le Cri des Anges – De et avec Amélie Cornu – Auteure et interprète
Jean Barlerin – Metteur en scène
Nicolas Dessenne – Compositeur

Du 08 mars au 28 juin 2017 – tous les mercredis à 19h45
Essaïon Théâtre : 6 rue Pierre au Lard – 75004
Métro : Rambuteau / Hôtel-de-Ville
Photos de la pièce : Jean Ritter
Collectif Georgette Sand (capture)

 

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